Comment, sans télescope, sans ordinateur, sans même les mathématiques modernes, des humains du IIe millénaire avant Jésus-Christ pouvaient-ils annoncer la date des éclipses ? La question fascine les historiens des sciences. La réponse est édifiante : à force de millénaires d’observations méticuleuses, plusieurs civilisations ont identifié des cycles cachés dans le mouvement du Soleil et de la Lune. Les Babyloniens découvrent le cycle de Saros vers 700 av. J.-C., les Grecs construisent la machine d’Anticythère vers 100 av. J.-C., les Mayas compilent le Codex de Dresde au XIIIe siècle de notre ère. Voici l’histoire fascinante de l’humanité face à un défi cosmique — et de ses premières victoires intellectuelles.
Pourquoi prédire une éclipse était si difficile
Une éclipse solaire n’est pas un phénomène facile à prévoir, même avec les techniques modernes. Trois difficultés majeures rendent la prédiction ardue :
1. La géométrie tridimensionnelle
Pour qu’une éclipse se produise, il faut un alignement quasi parfait entre le Soleil, la Lune et la Terre. Mais ce sont trois corps en mouvement dans l’espace, avec des orbites inclinées (5,14° pour la Lune), des distances variables (l’orbite lunaire est elliptique), et un référentiel terrestre lui-même en rotation et en révolution. C’est un problème de mécanique céleste à plusieurs corps que Newton ne formalisera qu’en 1687.
2. La visibilité géographique
Même si on sait qu’une éclipse va se produire, savoir où elle sera visible sur Terre est encore plus difficile. L’ombre de la Lune sur la Terre est une bande étroite (100-200 km de large pour une totalité). Prédire cette bande exige une connaissance précise des dimensions Terre-Lune-Soleil.
3. L’observation longue durée
Sans tradition écrite sur des siècles, impossible de déceler les régularités. Les Babyloniens ont eu un avantage : ils observaient et notaient les éclipses depuis au moins 2000 ans avant Thalès. C’est cette persévérance qui a payé.
Les Babyloniens et le cycle de Saros (~700 av. J.-C.)
Les premiers humains à avoir prédit des éclipses avec une fiabilité raisonnable sont les astronomes-prêtres babyloniens. Leur culture, née en Mésopotamie (l’actuel Irak), considérait les phénomènes célestes comme des messages divins qu’il fallait décoder pour conseiller le roi.
La méthode : observation, observation, observation
Pendant des siècles, des dizaines d’astronomes ont noté quotidiennement les positions de la Lune, du Soleil et des planètes. Ces archives, gravées sur des tablettes d’argile cunéiformes, ont survécu jusqu’à aujourd’hui — environ 50 000 tablettes astronomiques ont été retrouvées et déchiffrées depuis le XIXe siècle.
L’analyse statistique de ces données a permis aux Babyloniens de découvrir la régularité fondamentale qui régit les éclipses : le cycle de Saros.
Qu’est-ce que le Saros ?
Le Saros est une période de 18 ans, 11 jours et 8 heures (plus précisément : 6585,3211 jours) après laquelle les configurations Soleil-Lune-Terre se retrouvent presque à l’identique. Conséquence : si une éclipse se produit à une date X, une autre éclipse semblable se produira 18 ans, 11 jours, 8 heures plus tard.
| Date | Éclipse |
|---|---|
| 11 août 1999 | Totale en France |
| +18 ans 11j 8h | = |
| 21 août 2017 | Totale aux USA (même Saros !) |
| +18 ans 11j 8h | = |
| 2 septembre 2035 | Totale en Asie |
L’éclipse du 12 août 2026 appartient au Saros 126. La précédente éclipse de ce Saros était le 1er août 2008 (totale en Sibérie). La suivante sera le 23 août 2044 (totale au Groenland et au Canada).
Limites du Saros
Le Saros donne des indications précieuses mais imparfaites :
- Le décalage horaire de 8 heures fait que l’éclipse suivante est visible à 120° de longitude plus à l’ouest que la précédente
- La géométrie n’est pas exactement la même : la durée et l’amplitude varient
- Les éclipses d’un même Saros forment une « série » qui dure environ 1300 ans avant de s’éteindre
Comment les Babyloniens ont-ils découvert le Saros ?
Personne ne sait précisément, mais l’analyse de leurs archives montre que vers 700 av. J.-C., ils utilisaient le terme akkadien « sar » (signifiant « 3600 ») pour désigner cette période. Le mot grec « Saros » serait une déformation hellénistique.
L’astronome Ptolémée reprendra ce cycle dans son Almageste (IIe siècle), en l’attribuant aux « Chaldéens » (Babyloniens) — d’où le nom de « cycle chaldéen » parfois utilisé.
La machine d’Anticythère : l’ordinateur grec
En 1900, des plongeurs grecs cherchant des éponges au large de l’île d’Anticythère (mer Égée) découvrent l’épave d’un navire romain coulé vers 60 av. J.-C. Parmi les amphores et statues retrouvées, un objet bizarre attire l’attention : un bloc de bronze corrodé de la taille d’une boîte à chaussures, contenant ce qui ressemble à des engrenages.
Un mystère vieux de 100 ans
Pendant plus d’un siècle, les archéologues et historiens débattent : qu’est-ce que cet objet ? Au XXe siècle, plusieurs études fragmentaires suggèrent qu’il s’agit d’un mécanisme astronomique. Mais c’est seulement en 2006, grâce à la tomographie 3D haute résolution et à l’analyse de Mike Edmunds (Cardiff) et Tony Freeth, que l’objet est entièrement compris.
Ce qu’on sait aujourd’hui
La machine d’Anticythère est un calculateur astronomique mécanique d’une complexité stupéfiante :
- 30 à 37 engrenages en bronze, dont certains à 223 dents exactement (correspondant au cycle de Saros)
- Une aiguille tournante représentant la position du Soleil dans le zodiaque
- Une autre aiguille pour la Lune, avec une petite bille colorée qui montre les phases lunaires
- Des cadrans à spirale pour les cycles longs (cycle métonique de 19 ans, cycle de Callippus de 76 ans)
- Des prédicteurs d’éclipses solaires et lunaires
L’ensemble s’actionne par une simple manivelle. En tournant la manivelle, on avance dans le temps et la machine affiche la position des astres et les éclipses prévues.
L’inventeur ?
Personne ne sait qui a construit cet objet, mais plusieurs chercheurs avancent le nom d’Archimède de Syracuse (~287-212 av. J.-C.), connu pour ses inventions mécaniques, ou de Hipparque de Nicée (~190-120 av. J.-C.), grand astronome grec. La date de construction se situe vers 150-100 av. J.-C., et le navire a coulé vers 60 av. J.-C.
Pourquoi cette machine est révolutionnaire
La machine d’Anticythère est aujourd’hui considérée comme le premier ordinateur analogique de l’histoire. Aucun objet d’une complexité comparable n’a été retrouvé avant le XIVe siècle de notre ère — la machine a précédé son temps de 1400 ans. Sa découverte oblige à reconsidérer notre vision de la technologie grecque antique : ces gens étaient capables de prouesses mécaniques que l’on imaginait postérieures.
Aujourd’hui exposée au Musée archéologique national d’Athènes, elle reste l’un des objets historiques les plus mystérieux.
Les Mayas et le Codex de Dresde
De l’autre côté du monde, à la même époque que les astronomes grecs, une autre civilisation perfectionne la prédiction des éclipses : les Mayas de la Méso-Amérique.
Le Codex de Dresde
Sur les quatre codex mayas qui ont survécu à la destruction massive ordonnée par les conquistadores espagnols (sur des milliers à l’origine), le Codex de Dresde (XIIIe siècle, sans doute copie d’œuvres antérieures) est le plus remarquable. Il contient :
- Des tables vénusiennes très précises
- Des tables d’éclipses couvrant 11 960 jours (~33 ans)
- Des prédictions de phénomènes astronomiques sur plusieurs siècles
Les tables d’éclipses mayas reposent sur une approche différente du Saros babylonien : elles utilisent des périodes de 405 et 1521 lunaisons (soit ~33 ans et ~123 ans). Avec une précision remarquable, surtout pour des éclipses lunaires.
L’astronomie maya
Les Mayas étaient probablement la civilisation pré-moderne la plus mathématiquement avancée pour ce qui touche aux cycles astronomiques. Ils utilisaient :
- Un système vigésimal (base 20) avec un symbole pour le zéro — 2000 ans avant l’Europe
- Une année solaire de 365,2420 jours (mesure exacte : 365,2422 — précision époustouflante)
- Une année vénusienne de 583,92 jours (mesure exacte : 583,93 — quasi parfaite)
- Plusieurs calendriers superposés (Tzolkin de 260 jours, Haab de 365 jours, Compte Long sur plusieurs millénaires)
Ces compétences mathématiques permettaient aux prêtres-astronomes mayas de prédire les éclipses comme outil politique et religieux.
Les Chinois : observation systématique millénaire
Avant les Babyloniens et les Mayas, les Chinois observaient déjà les éclipses depuis la dynastie Shang (~1600 av. J.-C.). Les os oraculaires chinois portent des inscriptions sur des éclipses datant de 1300 av. J.-C.
L’éclipse de Hsi et Ho
Selon une tradition, deux astronomes royaux chinois nommés Hsi et Ho auraient été exécutés vers 2137 av. J.-C. (date contestée, peut-être légendaire) pour avoir manqué une prédiction d’éclipse. C’est la plus ancienne référence à la responsabilité scientifique payée du prix de la vie.
Les méthodes chinoises
Les Chinois utilisaient une combinaison d’observation systématique et de cycles mathématiques. Au IIIe siècle av. J.-C., l’astronome Zhang Heng propose une théorie cohérente des éclipses. Au XIIIe siècle, sous la dynastie Yuan, l’astronome Guo Shoujing calcule l’année tropicale avec une précision de 26 secondes — comparable aux astronomes européens du XIXe siècle.
Les Indiens : précision mathématique
L’astronomie indienne classique (Surya Siddhanta, IVe-Ve siècle de notre ère) contient des formules de prédiction d’éclipses étonnamment précises. Aryabhata (~476-550), génie mathématique indien, calcule la durée de l’année à 0,01 seconde près, et propose des méthodes de prédiction d’éclipses qui font intervenir des fonctions trigonométriques (sinus, cosinus) sept siècles avant les Européens.
Synthèse : qui prédisait avec quelle précision ?
| Civilisation | Époque | Méthode | Précision |
|---|---|---|---|
| Babyloniens | ~700 av. J.-C. | Cycle de Saros | Éclipses lunaires : ±1 jour ; solaires : moindre |
| Grecs (Anticythère) | ~100 av. J.-C. | Engrenages mécaniques | Éclipses lunaires et solaires : ±2 jours |
| Chinois (Han) | ~200 av. J.-C. | Observation + tables | Éclipses lunaires : ±1 jour |
| Mayas (Codex Dresde) | XIIIe siècle | Cycles vénusiens et lunaires | Éclipses lunaires : ±0,5 jour |
| Indiens (Aryabhata) | Ve siècle | Trigonométrie | Comparable Babyloniens |
| Arabes (Al-Khwârizmî) | IXe siècle | Synthèse grec-indien | Améliorations successives |
| Moderne (NASA) | XXI siècle | Calculs numériques | ±0,1 seconde |
L’évolution des méthodes de prédiction d’éclipses retrace, en accéléré, l’histoire des sciences exactes humaines. Du Saros empirique babylonien aux supercalculateurs modernes, il aura fallu environ 2700 ans pour atteindre la précision actuelle.
Pourquoi prédire était si important politiquement
Au-delà de la curiosité scientifique, prédire les éclipses était un enjeu politique majeur dans toutes les civilisations anciennes :
1. Légitimité religieuse
Un prêtre qui prédit correctement une éclipse prouve qu’il communique avec les dieux. Cela conforte son autorité religieuse et politique. À l’inverse, une éclipse non prédite décrédibilise le clergé en place.
2. Contrôle social
En Chine, en Inde, chez les Mayas, l’éclipse non prévue était un signe que l’Empereur ou le souverain avait perdu le mandat céleste. Inversement, l’éclipse annoncée à l’avance renforçait le pouvoir politique.
3. Renseignement militaire
Connaître la date d’une éclipse avant l’ennemi pouvait être un avantage tactique. Plusieurs cas historiques en témoignent : éclipse du fleuve Halys, exploitation par Colomb en 1504, etc.
L’éclipse du 12 août 2026 : combien de Saros ?
L’éclipse du 12 août 2026 appartient au Saros 126, série commencée le 10 mars 1179 et qui se terminera le 3 mai 2459. Cette série comprend 72 éclipses au total.
| Date | Éclipse Saros 126 | Type |
|---|---|---|
| 21 juillet 1990 | Précédente -2 | Totale (Pacifique) |
| 1er août 2008 | Précédente | Totale (Sibérie, Russie, Chine) |
| 12 août 2026 | Aujourd’hui | Totale (Atlantique, Espagne) |
| 23 août 2044 | Suivante | Totale (Groenland, Canada) |
| 3 septembre 2062 | Suivante +1 | Totale (Pacifique) |
Si un Babylonien aurait pu prédire l’éclipse de 2026 à partir de celle de 2008, il l’aurait fait à quelques jours près. Pas mal, pour de la science qui a 2700 ans.
Et le 12 août 2026 ?
Vous observerez l’éclipse partielle du 12 août 2026 avec un privilège que tous les anciens n’ont jamais eu : connaître à la seconde près l’heure de chaque phase. Cette précision résulte d’une longue chaîne historique de Babyloniens, Grecs, Mayas, Indiens, Arabes, Européens.
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FAQ — Prédiction des éclipses dans l’Antiquité
Combien de temps avant pouvait-on prédire une éclipse au temps des Babyloniens ?
Avec le Saros, on pouvait prédire une éclipse 18 ans à l’avance. Avec plusieurs Saros successifs (séries de 1300 ans), on pouvait théoriquement prédire des siècles à l’avance, mais la fiabilité diminuait.
Les Romains prédisaient-ils les éclipses ?
Oui, surtout après Ptolémée (IIe siècle). Mais les Romains étaient plus pragmatiques que théoriciens. Ils utilisaient les prédictions grecques sans beaucoup innover.
Quand l’humanité a-t-elle commencé à prédire avec précision les éclipses ?
À partir du XVIIe siècle européen, avec les travaux de Kepler (lois orbitales 1609-1619) et Newton (gravitation universelle 1687). Pour la première fois, les prédictions atteignent une précision de quelques minutes.
Y a-t-il d’autres « machines d’Anticythère » non encore découvertes ?
Vraisemblablement oui — d’autres mécanismes similaires ont sans doute existé en Grèce hellénistique mais ont disparu. La rareté actuelle est due à la nature corrosive du bronze marin.
L’astrologie utilise-t-elle les mêmes cycles ?
L’astrologie utilise certains cycles (notamment lunaires) mais sans la rigueur scientifique de l’astronomie. Le Saros est utilisé en astrologie par certaines traditions pour interpréter les « cycles éclipsiques » — mais cette utilisation est dépourvue de validation scientifique.
Comment le 12 août 2026 sera-t-il prédit ?
Avec une précision de l’ordre de la seconde, grâce à des modèles numériques comme JPL DE441 (NASA) qui simulent l’évolution gravitationnelle du système solaire sur des siècles.
Pour aller plus loin
- L’éclipse de Thalès et la naissance de la science
- Les mythologies des éclipses à travers le monde
- L’éclipse de 1919 et la confirmation d’Einstein
- Comment l’hélium a été découvert lors d’une éclipse
Sources
- Tony Freeth et al., The Antikythera Mechanism, Nature 444, 2006
- Otto Neugebauer, The Exact Sciences in Antiquity, Brown University Press
- NASA — Five Millennium Catalog of Solar Eclipses
- Aveni Anthony, Skywatchers of Ancient Mexico
- IMCCE — Cycle de Saros, dossier pédagogique
- Société Astronomique de France — Histoire des prédictions astronomiques
- Musée archéologique national d’Athènes — Machine d’Anticythère
